19 février 2017

Vladimir Lortchenkov, un Moldave à Paris

Il y a quelques jours, l'écrivain moldave Vladimir Lortchenkov était à Paris, dans le cadre de la séduisante librairie Petite Égypte (35 rue des Petits Carreaux 75002 Paris), pour présenter, autour d'un verre de vodka, son roman Le dernier amour du lieutenant Petrescu, paru chez Agullo éditions. 

Cocasse, absurde, plein de rebondissements et de coups de théâtre aussi improbables que spectaculaires, ce livre animé par des personnages hauts en couleurs, des dialogues au cordeau et des descriptions particulièrement savoureuses, se lit le sourire aux lèvres et l'air incrédule... Morceaux choisis, extraits des réponses (en français) d'un auteur partisan de l'humour à la moldave et du énième degré.


"C'est un livre que j'ai écrit en 2004, lorsque j'avais 25 ans, et il n'a pas été publié en Moldavie. Il  n'y a pas vraiment de maison d'édition là-bas, hormis un éditeur "officiel" qui publie les livres scolaires. Les gens qui écrivent en russe publient plutôt en Russie. Vous savez, la Moldavie est un pays pauvre, il n'y a pas beaucoup d'élite intellectuelle, donc pas beaucoup de lecteurs. Le livre a été publié en russe. Mais quand je suis à Moscou, je suis toujours très choqué : personne ne sait vraiment où se trouve la Moldavie. En quelque sorte, je suis l'ambassadeur moldave, pas seulement en Russie, mais partout. Je me rappelle une soirée dans une librairie du sud-ouest de la France, dans une petite ville : le chef local a fait l'effort de faire de la cuisine moldave, avec des recettes trouvées sur internet. La Moldavie, c'est un pays magique. Cela fait deux ans maintenant que j'habite à Montréal. Le Québec, c'est aussi un pays magique... : ça n'est pas les Etats-Unis, ce n'est pas la France.

J'écris beaucoup sur la corruption parce que j'écris sur la réalité. En fait, j'écris surtout sur des choses très simples : la solitude, l'amour, la mort. Le reste, c'est une façon d'attirer l'attention. Le fil rouge de tous mes livres, il est très simple. Si j'étais critique, je le décrirais en trois ou quatre phrases. En gros, ne pas chercher le paradis n'importe où, parce qu'il est en nous. A cause de la médiatisation du terrorisme, tous les problèmes sont amplifiés. Tout n'est pas si terrible aujourd'hui, l'histoire de l'humanité est parsemée de drames. On est obsédés par cette paranoïa. Il faut trouver son monde avec nos proches, dans l'amour, en nous. 

A une époque, il y avait des manifestations contre le pouvoir. Ils ont arrêté des gens chez qui ils ont trouvé des livres de Tolstoï, Dostoïevski, Lortchenkov. Je n'ai pas été décapité, comme vous voyez!

Je m'étais préparé à l'immigration. En Moldavie, même si tu ne veux pas immigrer, il vaut mieux avoir les papiers ! 



Je viens de terminer un nouveau livre. C'est une histoire positive, romantique et mystérieuse, avec un écrivain qui rencontre, dans un petit village du sud-ouest de la France, un personnage de femme dont on comprend vite qu'il s'agit d'une réincarnation d'un mythe catarhe. Très vite, l'écrivain ne peut pas vivre sans elle. Cela se passe sur fond de carnaval. Et dans ce livre, le personnage du Lieutenant Petrescu fait une courte incursion. J'aime bien que mes personnages se croisent. Je suis comme tous les écrivains, n'est-ce pas, je me répète tout le temps. Tous mes personnages sont avec moi, tout le temps.

La situation en Moldavie ? Même moi, je ne la comprends pas, je serais donc bien incapable de l'expliquer.Tout le monde veut vivre comme en Europe et pense qu'il suffit de quelques formalités, et c'est tout à fait faux. Là encore, si vous voulez vivre au paradis, le paradis est en vous. C'est la même chose pour l'Europe... Le problème de la Moldavie, ce n'est ni la Russie, ni l'Europe, c'est la Moldavie... Et c'est aussi la démagogie. Quant à la dualité qu'on perçoit dans mes livres, elle est typique des pays frontaliers, et pas seulement de la Moldavie.

J'aime beaucoup d'écrivains mais en particulier Villon et Montaigne. Villon, le dernier poète du Moyen Age, le premier poète de la Renaissance. Parmi les contemporains américains, Cormac McCarthy, Joseph Heller, Norman Mailer, Francis S. Fitzgerald, William Faulkner. Et puis, ailleurs, Michel Houellebecq, Julian Barnes... De mon point de vue, un livre génial consiste en tous les livres. Dans la littérature russe actuelle, je citerais Dmitri Glukhovski...

Ma traductrice française (Raphaëlle Pache) fait un travail formidable : c'est un travail d'adaptation, au-delà de la traduction. Si j'écrivais en français, j'écrirais comme elle.

Comment j'ai appris le français ? Par hasard. A un moment, je me suis aperçu que je perdais mes capacités de mémorisation. Un ami m'a conseillé d'apprendre une langue. Je me suis inscrit à un cours d'allemand parce que c'était sur le chemin de mon travail. Manque de chance, il n'y avait pas assez d'inscrits, on m'a donc dit : "Soit vous perdez votre argent, soit vous apprenez le français. Et voilà."

Vladimir Lortchenkov, Le dernier amour du lieutenant Petrescu, traduit du russe par Raphaëlle Pache; Agullo éditions

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